La note de Frère Arnaud sur la Nouvelle Évangélisation

Apprivoiser « la nouvelle évangélisation ». Un point de vue.

 

« Born again/ né de nouveau ». Voilà l’expression sans doute un peu exaltée de ceux qui disent avoir accueilli la foi chrétienne dans leur vie un beau jour du temps. Ils sont comme repartis à zéro. Nés de nouveau, comme ce que dit Jésus à Nicodème dans leur célèbre dialogue au chapitre 3 de l’évangile de Jean. La réception de l’Evangile comme une nouvelle naissance, l’évangélisation comme un nouveau départ. L’Evangile crée donc du neuf.

Cela n’est pas l’apanage de quelques-uns. Tout chrétien connaît cela, même si c’est sous des formes moins expresses. A vrai dire, nous ne cesserons sans doute jamais d’être évangélisés, que ce soit en tant que personne, ou que ce soit en tant que communauté, peuple, culture. Chaque pas dans la voie de l’évangélisation est un pas nouveau. On pourrait dire que l’évangélisation est un processus de jeunesse. Comment ne serait-il donc pas toujours nouveau ? Comment pourrait-il y avoir une évangélisation ancienne, éculée, élimée ?

Pourtant nous parlons aujourd’hui de nouvelle évangélisation. On pourrait évacuer l’expression : « euphémisme ! tautologie ! voire miroir aux alouettes ! L’évangélisation est toujours nouvelle ! » Cela ne changerait rien car l’expression est là. Alors, quoi que nous en pensions, essayons sinon de l’adopter, du moins de l’apprivoiser. Précision importante, ce texte ne tient pas compte du contenu des débats du Synode romain sur la nouvelle évangélisation, auquel il renvoie sans réserve.

Le mot qui compte.

Dans la formule « nouvelle évangélisation », le mot qui compte, c’est le second : évangélisation. L’évangélisation, autrement dit la transmission et l’accueil de la Bonne Nouvelle annoncée et vécue par Jésus-Christ est l’œuvre de Dieu. Tout y concourt en Dieu : la prévenance du Père, la grâce du Fils, la force de l’Esprit-Saint, tout en Dieu, tout Dieu est au travail de l’évangélisation. Car un monde évangélisé, c’est un monde accompli dans son plein projet, oubliant la faute et le péché, prêt à faire place à la vie. Dieu est dit créateur ; Jésus-Christ nous l’annonce sauveur, rédempteur. L’homme créé et sauvé porte un nom nouveau : il est évangélisé, c’est à dire qu’il a reçu la Parole de Vie, qui devient source en lui, une source de vie éternelle. Le Nouveau Testament ne le dit-il pas clairement : « si quelqu’un reste fidèle à ma parole, il ne verra jamais la mort. » (Jn 8,51) ?

Au niveau conscient, il faut bien le reconnaître, on en est rarement là. Etre évangélisé est quelque chose de plus basique : il s’agit de connaître l’histoire de Jésus et de savoir, pour autant qu’on puisse le « savoir », ce que veut Dieu. Attention de ne pas se méprendre : cela n’est pas qu’une opération intellectuelle. L’être évangélisé est un être touché. L’évangélisation a à voir avec l’affect. C’est donc quelque chose de mixte, d’une part, intellectuel, stocké en mémoire et diffusant du sens et d’autre part, charnel, stocké dans la chair, diffusant de la joie et des craintes. En un mot, l’évangélisation concerne les dynamismes vitaux de la personne. En cela, elle produit au moins deux éléments tout à fait caractéristiques, même s’ils ne sont pas exclusifs : l’amour et la prière.

Etre évangélisé, c’est être capable d’aimer, parce que l’humain qui aime est à la ressemblance de Dieu. Ensuite, être évangélisé, c’est être capable de prier, parce que la prière est l’acte par lequel l’homme reconnaît en conscience sa filiation divine (ou du moins sa dépendance, ou son ascendance divine). Cela n’est pas une spécificité chrétienne : d’autres que les chrétiens aiment et prient, mais les chrétiens ne peuvent pas ne pas aimer et prier. Chez eux, amour et prière sont ressemblance et filiation.

Voilà donc ce qu’est l’évangélisation. Cela se réfère aux personnes croyantes ; les mêmes choses pourraient être dites, en aménageant le propos, pour les communautés et les cultures. C’est ainsi que l’on peut dire que le Royaume de Dieu, qui est la trace mondaine de cette œuvre d’évangélisation prend chair dans notre temps, dans un peuple et dans une culture.

Le nouveau qu’il faut.

Seulement voilà ! Le mouvement de l’évangélisation qui est un mouvement de conversion n’est pas spontané. Il vient de l’extérieur de soi ; c’est ce suggère le terme d’appel, appel de Dieu, appel ecclésial. Cet appel a été longtemps confondu avec les besoins de l’institution ecclésiale, ou bien alors sa doctrine morale, toute chose qui aujourd’hui ne passe plus vraiment ! Pour que nos contemporains acceptent de bouger sous l’impulsion de l’Evangile, la force du discours de l’Eglise ne suffit pas à convaincre. Ils demandent des exemples, et des exemples crédibles. La nouvelle évangélisation met le témoignage croyant au cœur du processus de transmission du message : des hommes de foi, vivants ou morts (souvent des saints) sont appelés à la barre.

De fait, l’exemplarité du messager n’est pas quelque chose de nouveau : les Actes des Apôtres et les lettres de Paul sont remplis d’exhortation à être de fidèles reflets des dons de Dieu, connus du plus grand nombre. Désormais, l’agir qui dit le contenu de la foi est un agir non plus enfoui et signifiant par l’humilité même de cet enfouissement, mais un agir concret, complet c’est à dire moral et spirituel, susceptible d’être dit. La nouvelle évangélisation, dans certains esprits, c’est souvent cela avant tout : montrer ce que les décennies précédentes auraient voulu cacher.

Quoi qu’il en soit, ce que l’on va appeler les moyens de la nouvelle évangélisation se révèle alors être l’ensemble des moyens mis à disposition des croyants pour exprimer et faire connaître ce témoignage. La nouveauté est donc double :

  1. place nouvelle et importante du témoignage en tant que vecteur de transmission de la foi chrétienne.
  2. moyens techniques de ce témoignage.

Chacun de ces deux points est assez naturel si l’on veut bien y réfléchir sans passion, de sorte que la nouvelle évangélisation n’est sans doute pas une révolution ecclésiale en germe. En effet, la place nouvelle du témoignage s’impose à l’Eglise comme un mouvement général de fond, celui-là même qui transforme petit à petit la libération des hommes et des idées issue des Lumières en idéologie de l’individualisme : l’individu devenant la source de ce qui est bon et vrai (« c’est ma vérité », « si ça me fait du bien »), le témoignage personnel devient le gage principal de tout discours. La société médiatique accentue ce phénomène ; pour partie, elle l’accélère et même le dénature : le témoignage serait la clé de toute démonstration ! Mais personne n’est dupe : cette clé n’ouvre pas toutes les portes, particulièrement les serrures intérieures…

Quant aux moyens nouveaux du témoignage, chacun voit bien toutes les possibilités que l’on a à s’exprimer voire s’exhiber aujourd’hui : chanson, site Internet, tweet, vêtement, etc.… C’est pourquoi la nouvelle évangélisation associe des moyens hyper-modernes de communication comme les moyens les plus classiques, certains diraient archaïques.

En effet, l’acteur de la nouvelle évangélisation peut tout à la fois :

Côté moyens traditionnels

  1. faire du porte à porte ou faire les marchés : discussion directe avec des inconnus pour dire ce qui fait vivre
  2. pratiquer assidûment la méditation et l’adoration (en particulier du Saint Sacrement) pour porter l’intention de la nouvelle évangélisation, tout en acceptant d’être considéré comme un exemple de personne qui prie
  3. écrire des chansons pour porter le message

Côté recettes nouvelles

  1. Etre très présent sur les réseaux sociaux pour dire, sensibilité à fleur de peau oblige, ses espérances et ses indignations au fur et à mesure que se déroulent l’actualité du monde et celle de l’Eglise
  2. Animer des temps de prière et de formation à grand renfort d’images (multiplication des PowerPoint). Le texte biblique n’est pas absent, mais plus sous forme de flashes que d’accès par lecture et rumination
  3. Organiser et participer à de grands rassemblements soit de l’Eglise universelle (on pense aux JMJ) soit des Eglises locales et des mouvements. Ces grands moments de communion pénètrent et nourrissent la conscience croyante des personnes leur donnant de croire. Quel croire ? c’est la vraie question, que la nouvelle évangélisation, pas plus que l’ancienne ne sait résoudre définitivement ! Croire au Christ sans doute, croire aussi en la foi elle-même, c’est à dire croire qu’un croire est encore possible aujourd’hui. Ce qui n’est déjà pas si mal.
  4. Plus généralement, la nouvelle évangélisation ne craint pas de coupler la proposition de la spiritualité chrétienne avec des domaines qui ne la concernent pas a priori. Par exemple :  sport et foi, vins et foi… Auparavant en effet, l’accent était mis sur la cohérence des personnes : on organisait des week-ends de l’équipe de foot près d’un monastère, car les joueurs étaient croyants…  ce n’est plus le cas maintenant : la foi ayant été comme rejetée, ces couplages montrent simplement que la cohabitation des deux est possible. Preuve par l’expérience, à chacun de la prolonger chez lui.

 

Nouveau in et nouveau out.

Le nouveau contexte de la foi en France ne se retrouve pas entièrement dans la nouvelle évangélisation. Celle-ci ne prétend pas ou ne peut prétendre rassembler toutes les initiatives qui ont affaire avec le nouveau contexte de l’évangélisation en France. C’est ainsi qu’il y a du nouveau in, c’est à dire les choses nouvelles qui participent de la nouvelle évangélisation et le nouveau out qui regroupe tous les éléments nouveaux que traverse le christianisme et qui ne sont pas dans le champ de la nouvelle évangélisation. Trois domaines nouveaux et importants au moins sont hors de ce champ de la nouvelle évangélisation. Les citer rapidement permet de saisir dans une plus juste mesure les tenants et les aboutissants de la nouvelle évangélisation.

  • Le dialogue inter-religieux

Le dialogue inter-religieux ne doit pas être considéré comme une œuvre d’évangélisation. Sinon, il n’aura pas lieu. Quel croyant se prêterait à un dialogue s’il était clair que la volonté de son interlocuteur est de le convertir. Tout dialogue suppose une gratuité de la parole, face à quoi le terme d’évangélisation apparaît davantage comme un discours intéressé (au bon sens du mot, certes). Ceci dit, la nouvelle évangélisation n’est pas le nouveau nom de l’obscurantisme médiéval. Elle ne méprise pas la pluralité religieuse ; il n’est d’ailleurs pas rare que des groupes prient avec des textes d’autres traditions religieuses, pour signifier la dimension universelle de la quête de l’Absolu. Mais, on ne peut considérer la nouvelle évangélisation comme un élément de la boite à outil du dialogue inter-religieux., même si on peut tout de même reconnaître au dialogue des vertus évangélisatrices : non seulement par la manière dont il est conduit, l’éthique de la communication disant quelque chose du mystère de foi qui habite le croyant, mais aussi bien sûr par le contenu des propos, toute parole étant peu ou prou comme une annonce.

  • Les églises de nos villages et de nos bourgs.

La France compte quelques 60 000 églises. Plus de 10% sont inoccupées et menacent ruine ou sont devenues insalubres. Ne représentant pas d’enjeux culturels ni architecturaux majeurs, elles sont appelées à être soit détruites, soit réaffectées à d’autres usages qui se chargeront de les sauver de la destruction. En même temps, un temple évangélique apparaît tous les dix jours en France et de nombreux projets de pagode et de mosquée s’entassent sur les bureaux des maires et des préfets. Il y a donc une recomposition du paysage urbain et rural qui est en train de se faire. Ce n’est pas seulement une figure de la civilisation actuelle ; c’est aussi un signe à partir duquel le projet de Dieu peut être recherché. Considérée suivant une logique de pure sociologie ou d’histoire, cette question serait absolument hors du champ de réflexion. Mais à partir du moment où elle interroge la foi, elle fait partie de la vie de l’Eglise d’aujourd’hui sans pour autant être un élément de la problématique de la nouvelle évangélisation. A paris, il n’est pas facile de se rendre compte de cela, mais il suffit d’aller sur les petites routes en province pour saisir l’importance de ce phénomène.

  • L’évolution de l’institution ecclésiale.

L’Eglise catholique est en mutation à la fois dans son corps ecclésial de base et dans sa structure propre. Au niveau de la base, on constate pêle-mêle l’affaiblissement des Eglises européennes, le dynamisme de celles des pays dits anciennement de mission, ou la contestation chrétienne de la suprématie catholique (pentecôtisme, certain évangélisme et dans l’Eglise catholique, pour d’autres raisons, incompréhension de la séparation des Eglises et relativisme confessionnel). Dans la structure, les signes de mutation abondent aussi : multiplication des diocèses (plus de 5100 évêques, n’ayant pas de langue commune- comment envisager réunir un synode dans ces conditions ?), écarts de développement et des priorités entre les différentes Eglises toutes cependant soumises à une même loi, développement récent des paroisses personnelles pour abriter coûte que coûte la diversité (Opus dei, Anglicans, demain les Ex-intégristes…). Surtout, dans l’Eglise européenne, et nord américaine, se pose la question des ministères : la raréfaction des candidats, hommes strictement célibataires, posant inévitablement la question de l’accès aux ministères des hommes mariés et, parité oblige, des femmes. Or ces deux évolutions touchent à la figure de l’Eglise et même, pour ce qui est de l’ordination des femmes à sa structure. Il s’agit donc d’enjeux d’avenir majeurs qui déterminent la vie de l’Eglise, et ce à court terme, tant la question est urgente. Or, la nouvelle évangélisation n’explore pas ces questions. Pour certaines personnes, y compris des évêques, elle les conteste voire les relègue : la nouvelle évangélisation serait suffisamment pourvoyeuse de vocations en occident pour que cette question ne se pose plus et que l’Eglise revienne dans son chemin ancien. Ceci est, à mon avis, une vue de l’esprit, un rejeton de la méthode Coué.

 

Conclusion

La nouvelle évangélisation est une dimension nouvelle de l’activité missionnaire de l’Eglise d’aujourd’hui mais elle n’en est pas le nouveau nom. Les médias et la communication de l’Eglise, au Vatican comme à la CEF, vont sans doute valoriser à fond ce concept, surtout depuis le synode sur la nouvelle évangélisation convoqué par Benoît XVI qui a été une réussite. Cela n’empêche pas de dire (et d’ailleurs cela a été dit au Synode) que par quelques aspects, elle est un renouvellement de ce qui se faisait déjà, plus qu’une nouveauté. Et, au total, elle n’est qu’une part de ce qui est la réponse de tout le peuple des croyants à l’injonction du Christ lui-même relayée dans l’Evangile : « Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; et apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

 

Ainsi, à tous les croyants d’aujourd’hui, le message est simple, au risque d’être sans originalité : oui la nouvelle évangélisation est une nouvelle dynamique de l’Eglise catholique, qui n’est pas seulement une mode ; non, tout n’est pas dans son aire ; ceux qui n’entreraient pas dans cette dynamique ont toute leur place dans l’Eglise, en des points tout à fait essentiels. Plus que jamais, il y a dans l’Eglise de la place pour tous les disciples du Seigneur.

Fr.Arnaud.

 

Pour poursuivre la réflexion.

En attendant l’exhortation apostolique post-synodale, se référer au dossier sur la nouvelle évangélisation préparé par la conférence des évêques de France : http://www.eglise.catholique.fr  qui présente 3 textes, de longueurs et d’importance inégales :

  • le document préparatoire « instrumentum laboris », à télécharger ou bien à retrouver dans la Documentation Catholique, n°2495, du 2 septembre 2012.
  • les documents épiscopats n°11 et n°12 de 2011. Télécharger les bons de commande.

A destination des jeunes, à noter : la fiche « mission » de préparation des JMJ de Rio, qui présente un bon paragraphe sur la nouvelle évangélisation. http://rio2013.jmj.be/files/FicheMission.pdf (site belge).